Cauchemar

J'ai 27 ans au moment où je me réveille d'un cauchemar. En sursaut. Il fait chaud- j'ai chaud. J'suis détrempé. C'est dégueulasse.

J'me réveille pis c'est drôle, si c'était pas de mon état physique tout à l'envers, j'aurais peut-être jamais su que c'était un cauchemar. En fait, je sais que je l'aurais jamais vu de même. "C'est juste un autre rêve." C'est ça que je me serais dis. Mais là, c'est différent. Mon corps me hurle qu'il faut pas que je me laisse emporter. Qu'il faut que je me réveille. Que je revienne à la réalité.

Dans mon cauchemar, je ne manquais de rien. Drôle de prémisse hen? J'avais tout et j'avais toujours tout eu.

C'est un cauchemar parce que je sais que cette vie là, celle de mon rêve, c'est juste une distraction. Elle existe pas. Pas dans le monde dans lequel on vit. Pas dans le monde qui nous a été légué. C'est un cauchemar parce que, dedans, j'avais oublié, peut-être même volontairement, toutes les blessures et toutes les expériences douloureuses qui m'ont fait souffrir au cours de ma vie. Tous les moments durs qui ont aidé à forger la personne que je suis aujourd'hui. Partis. Disparus. Inexistants. Tous.

Mon corps, lui, il le sait bien que c'est juste un rêve. Il la connait la réalité. Lui qui a toujours été en première ligne. Lui qui est esclave du salariat, lui qui s'est fait matraquer pis gazer par la police parce qu'il a osé propager l'espoir, lui qui a dû fuir son pays en quête d'une vie meilleure, lui qui s'est fait dire à coups de poings fascistes de retourner dans son pays, lui qui porte les cicatrices plastifiées de sa mère asphyxiée, lui qui connait la fragilité de l'être seul devant la machine capitaliste, lui qui sait trop bien que tout progrès et toute résistance aux puissances impérialistes ont couté sueur et sang à nos prédécesseurs. Mon corps, lui, il sait qu'il faut que j'me réveille.

Faque j'me réveille. Pis j'ai chaud. Il fait chaud. J'suis détrempé. C'est dégueulasse. Mais, au moins... j'suis réveillé. J'suis là.

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